Extrait

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Au 10 rue de Solférino, le parti socialiste était en pleine ébullition. L’histoire que j’avais à leur raconter s’ajoutait à la longue liste d’événements tordus de la journée. La plupart des membres présents étaient rassemblés dans la pièce aux trois télés, allumées en permanence sur différentes chaînes pour les grands débats ou les soirs d’élection. Ils assistaient, impuissants, à un défilé d’images irréelles : une brève qui relatait ma rencontre avec Ségolène Royal, disant que « des promesses avaient été faites lors de ce repas confidentiel ».

  • Moi et Ségolène qui sortions du restaurant, souriants, assaillis de journalistes, nous dirigeant vers la Renault Velsatis.
  • François Bayrou, mort en bouffant des escargots à la sauce béarnaise, déclarant qu’il se retirait de la course à la présidence, avec des difficultés d’élocution à cause des gastéropodes en travers de sa gorge.
  • Marine Le Pen glissant sur une limace, s’explosant la tête sur le rebord d’un trottoir. Et la voici sur une autre chaîne, parlant d’immigration avec la moitié du crâne éclaté, la cervelle luisant sous les projecteurs.
  • François Fillon mort d’intoxication alimentaire après avoir ingéré une huître. Puis le revoilà, le teint bleuâtre sur LCP Assemblée Nationale, annonçant sa démission et celle du gouvernement devant les députés.
  • Nicolas Sarkozy, n’étant pas remonté à la surface après une plongée en famille. Les recherches continuaient.

Et la liste ne faisait que s’allonger. Un véritable carnage. À ce rythme, je serais bientôt le dernier candidat vivant des présidentielles, bien que j’eusse échappé de peu aux agissements létaux des moules tireuses d’élite sur le plateau de Michel Drucker.

Je passais le reste de l’après-midi devant les écrans. De nombreux politiques périssaient à cause d’invertébrés aux noms schmilblickiens. Pourtant, on pouvait les voir déambuler sur les plateaux de chaîne concurrentes, le corps en décomposition, distribuant piques et petites phrases qui nourrissaient le pachyderme médiatique. On les voyait débarquer dans les grandes émissions-débats, se faisant ronger les orbites par des vers, alors qu’on les avait mis en terre quelques jours auparavant. Des scènes impossibles, qui ne pouvaient avoir lieu, mais si elles étaient diffusées, c’était comme si elles s’étaient passées, non ?

Et ce n’était pas tout, nous recevions des coups de fils et des dépêches du monde entier : les politiques qui occupaient les plus hautes fonctions, et ceux qui les convoitaient, mouraient tous dans des accidents similaires sur l’ensemble la planète. Les traces de mucus à côté des corps gisant sur le sol ne laissait aucun doute aux experts : des mollusques avait fait le coup ! Le pouvoir était décapité dans tous les pays et les politiques restant n’essayaient même pas d’assurer l’intérim, de peur d’y passer à leur tour. Dans tous les partis politique, on éditait des mémos sur lesquels on prescrivait de fuir la nourriture maritime comme la peste.

Au PS, personne n’avait la moindre idée de ce qui se passait, et la peur était à son comble. J’avoue qu’il y avait des raisons d’avoir peur, mais voilà : je n’avais pas peur. Je me résolus simplement à accepter la direction que le monde avait prise. Nous avions toujours vu la réalité comme une ligne droite dont on ne pouvait dévier, et maintenant que cette ligne se courbait et s’entortillait, par réflexe nous voulions toujours aller droit dans le mur. Alors, j’oubliai ce qui avait du sens pour un moment et me laissais dériver sur cette nouvelle voie que le monde avait emprunté, curieux de voir les opportunités qu’elle allait me réserver. Je sentais que ces événements, que seul une pizza aux champignons hallucinogènes dotée d’une conscience aurait pu imaginer, allaient se révéler payants au final. Avec tous ces dirigeants morts, je pourrais accéder en un rien de temps à la fonction suprême de Maître du Monde, sans même passer par la case président de la République. Même si un de mes plus puissants alliés n’était plus.

En effet, les médias continuaient de présenter leurs informations de manière conventionnelle : les présentatrices lisaient leur prompteur d’un ton lisse, ne détectant aucune anomalie dans les sujets qu’elles lançaient. Peu importe l’absurdité de l’événement, les sentiments de terreurs et de folie n’avaient pas leur place dans les reportages. La sphère médiatique était devenu un monde parallèle où les morts reprenaient vie, où l’ampleur de nouvelles telles que l’extinction de la classe dirigeante française n’était plus prise en compte car elle menaçait la survie du microcosme de l’information. Les journalistes transformaient ces morceaux bruts de réel en leur donnant un semblant d’ordre, de maîtrise, de contrôle pour masquer une effroyable réalité : le monde avait sombré dans le chaos, et les médias, déconnectés de cette réalité, n’avaient d’autres choix que de s’auto-préserver, ou périr à leur tour.

Je rentrai chez moi le soir, Brenda — appelons-là Brenda — y était restée enfermée toute l’après-midi, si bien qu’elle se rua sur moi dès que j’ouvris la porte. Elle m’expliqua qu’elle avait d’abord été furax que je la laisse ainsi en plan, mais qu’au bout d’une heure à crier seule dans mon appartement de 600 mètres carré, elle s’était faite une raison et s’était contentée d’allumer ma télé LCD full HD². Elle avait été horrifiée par ce qu’elle y avait vu et son ressentiment avait laissé place à de l’inquiétude. Ses mains n’arrêtaient pas de me toucher (la panique devait le rendre très tactile, d’ailleurs elle pressait toujours la télécommande dans l’autre main). Je me saisis de ses poignets et la forçait à capter mon regard. Je la sentis devenir toute chose sous mes yeux enjôleurs, je murmurai : « Je sais, je sais de quoi tu as besoin ». Le moyen le plus sûr de la calmer était de lui donner le meilleur orgasme qu’elle n’ait jamais eu.

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